Un homme capable de voir l'histoire

 

Texte de la Préfation écrite par Mikhail Gorbaciov au livre "Il sentiero di Isaia"

 

La disparition de la menace d’une guerre nucléaire qui, telle une épée de Damoclès, planait sur tout le monde (il y a peu de temps encore, il semblait que la guerre était inévitable et parfois même qu’elle était imminente) et le lourd climat né de la tension entre les blocs Est-Ouest ont non seulement entraîné un changement dans les relations politiques internationales mais ont aussi – et cela est souhaitable – ouvert le chemin vers une évolution éthique de l’humanité.
Dès lors que sont vaincus les « dogmes » et les stéréotypes créés au cours des années – voire des décennies – passées, partout ont vu le jour de nouvelles valeurs et de nouveaux rapports entre les cultures, que les idéologies et des « vérités » politiques avaient jusqu’alors entravés, empêchant toute communication entre eux.
Nous connaissions déjà les idées de Giorgio La Pira, grand penseur et homme d’action dans le domaine politique et social. Nous avons toujours été témoin de ses actions en tant qu’homme de paix luttant sans relâche contre la guerre. Nous l’avons toujours connu comme un homme qui, précurseur, et bien avant d’autres en Occident, avant même que ne naissent les tensions entre l’Est et l’Ouest, a défendu la création de nouveaux paramètres de la condition humaine et la naissance de nouveaux modes de développement de la société. C’est lui qui a pris conscience, et qui a fait prendre conscience aux autres, qu’il était nécessaire d’un point de vue historique de ne pas considérer l’adversaire comme un simple ennemi à abattre mais de mettre les hommes sur la voie de rapports à « dimension humaine » en appelant les peuples de l’ex Union Soviétique, d’Italie et d’autres pays d’Occident à suivre ce chemin. 
Ses voyages à Moscou et sa correspondance avec Nikita Khrouchtchev témoignent des idéaux et de la conviction de cet homme : les guerres et les conflits doivent cesser ; les peuples doivent se rapprocher et s’unir pour construire ensemble un nouvel avenir.
Sa conviction était qu’il ne faisait aucun doute qu’ « une guerre nucléaire, avec le risque de destruction totale de la planète, est inconcevable : la paix (et par conséquent l’union) entre tous les peuples du monde entier est,  quoi qu’il en soit, inévitable ». Giorgio La Pira est même allé encore plus loin, en arrivant à la conclusion que l’espoir est que la guerre ne puisse objectivement jamais avoir lieu; le moment est arrivé que les peuples s’unissent.
Je ne peux qu’être d’accord avec les critères selon lesquels La Pira jugeait la politique, en soulignant le lien intrinsèque avec la culture et l’éthique. Aucun homme politique ne peut échapper aux questions complexes que suscitent les problèmes qui découlent du rapport entre politique, culture et éthique.
Choisir de faire de la politique en tenant compte de la culture et de la morale est, par nature, très difficile ; et c’est un choix souvent incompris par les proches. Mais c’est un choix obligé. Et c’est sur ce dernier point que je partage entièrement l’avis de La Pira.
Dans ses écrits, La Pira soulève un des problèmes les plus importants de notre époque : quel doit être l’objectif de la politique internationale ? La réponse qu’il nous donne dans ses écrits est, selon moi, la seule réponse possible. Comme lui-même l’écrit, il ne faut surtout pas rejeter ex abrupto les prises de position, les points de vue et les cultures qui sont différents des nôtres ; il est au contraire nécessaire, comme le dit La Pira, « de s’intégrer aux autres cultures, de reconnaître en elles quelque chose de notre propre culture ». Ce n’est qu’en tenant compte des intérêts réciproques et dans un esprit de tolérance « qu’une politique  digne de ce nom est une politique qui vise à chercher dans les autres politiques ce qui peut unir et non pas ce qui divise ».
Quels sont les instruments de cette politique ? La réponse de La Pira est la suivante : « le choix sans équivoque de la paix (et donc de la justice et de l’union) présuppose comme seuls moyens adéquats le dialogue, la négociation et l’accord ».
Enfin, il faut souligner une autre facette de la personnalité de La Pira : celui d’un homme à la foi immense. Sa dernière lettre adressée au pape Paul VI, tout comme l’ensemble de ses écrits et de ses actions, en sont un témoignage qui ne laisse aucun doute. Sa foi et sa fidélité au christianisme méritent le plus grand respect.
Mais La Pira savait faire la distinction entre la politique et le religion et savait reconnaître en chacune les propres objectifs et caractéristiques. Il est cependant notable que c’est la foi à mener La Pira à prendre des positions hautement morales dans le domaine politique. Non seulement il s’obligeait lui-même, de façon cohérente, à respecter cette conception de la vie mais il s’adressait aussi, outre aux chrétiens, aux croyants d’autres religions afin de trouver dans leurs propres valeurs spirituelles des valeurs à partager comme celles de la paix, de la solidarité et de la fraternité entre les hommes et entre les peuples. Cet élément ressort particulièrement dans les textes qu’il a consacrés à la Méditerranée et à la quête de la paix dans cette partie du monde marquée par l’existence concomitante de trois religions monothéistes et de diverses situations politiques.
Malheureusement, certains faits contredisent encore ce que La Pira affirmait à l’époque. On assiste à des évènements au cours desquels quelques représentants religieux – en contradiction avec les principes de leur propre foi – prêchent plus la division que l’union ou le rapprochement entre les hommes ; on assiste également à des évènements pour lesquels on abuse de la religion dans le but d’atteindre des objectifs politiques en contradiction avec les idéaux de fraternité entre les hommes et les peuples. Je voudrais conserver l’espoir que se répandent largement le témoignage laissé par La Pira et le message adressé aux croyants par les pages de ce livre et qu’ils aient le plus grand écho possible.
À une époque, la personnalité et les actions de Giorgio La Pira suscitaient les réactions les plus diverses : de la surprise admirative des uns à la haine des autres. C’est le destin presque inévitable des hommes visionnaires, des hommes dont la pensée est plus profonde de celle des autres, des hommes qui agissent d’une façon si inattendue qu’elle surprend ses interlocuteurs. Il est important que La Pira compte aujourd’hui plus d’amis qu’il n’en comptait quand il était encore parmi nous. C’est l’Histoire qui, rendant son verdict, a confirmé la bonté et le bien-fondé des ses choix les plus profonds.
Nier et détruire les valeurs universelles « qui ont germé au cours des millénaires... mène inévitablement à l’injustice, aux persécutions et à l’oppression » : ainsi La Pira s’exprime-t-il, et je ne peux qu’être en total accord avec lui. C’est précisément dans l’affirmation de ces valeurs et dans leur lien logique avec la politique que réside l’avenir de l’Humanité. C’est là que réside également l’essence de notre civilisation vers laquelle l’Histoire nous a conduit. C’est là que résident également les fondements du progrès qui nous conduit vers le troisième millénaire.

Mikhaïl S. Gorbatchev